Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
              metamusique.fr

metamusique.fr

Menu
Il y a 20 ans, Moon Safari par Jean Benoit Dunckel

Il y a 20 ans, Moon Safari par Jean Benoit Dunckel

SOUVENIRS LUNAIRES. « Moon Safari est un album inspiré par l’enfance, par ce refus de prendre le chemin de la vie active ». C’est par ses mots lâchés spontanément que Jean Benoit Dunckel décrit le disque qui a fait décoller la carrière de Air, le duo le plus planant, mais aussi le plus touchant de la French Touch 1.0. Même si la musique a toujours accompagné Jean Benoit et Nicolas (Godin), deux copains de lycée, ils avaient pourtant pris des voies professionnelles plus classiques. « Nicolas devait être architecte et moi j’enseignais depuis deux ans la physique » explique Jean Benoit. Mais les rêves sont tenaces et l’envie d’assumer totalement sa passion prend le pas sur un destin trop vite tracé. « Moon Safari était notre ultime tentative de parvenir au disque le plus émotionnel possible avec le meilleur de nous-mêmes. C’était finalement le disque de la dernière chance. Nous nous sommes donc investis sans limite dans ce projet ». Secrets de fabrication d’un album devenu culte…

Premiers symptômes

" J’étais prof pour des 3e, 4e et BEP au Collège Sacré-Coeur et au Lycée Grandchamp de Versailles. Je donnais déjà des cours de rattrapage à des étudiantes et je m’étais dit pourquoi ne pas me lancer dans ce métier. Je me suis alors dirigé vers un centre d’enseignement privé qui m’a trouvé un remplacement. J'ai été reconduit sur 2 années et j’ai rencontré Nicolas à 15 ans au Lycée Jules Ferry de Versailles. Il faisait de la musique, Alex Gopher était notre ami commun, c’est lui qui nous a conseillé de composer ensemble. Nous nous sommes vus, on est allé chez Nicolas au Chesnay et on a élaboré plusieurs morceaux. D'ailleurs, c'était plutôt pas mal ce qu’on faisait… "

75018 

" A l’époque, Nicolas habitait au 13, rue Burq dans le 18e arrondissement de Paris, juste en face d’un petit jardin. D’ailleurs, dans le morceau New Star in The Sky, les voix d’enfants que l’ont entend à la fin y ont été enregistrées un mercredi après-midi. Bref, j’avais volontairement pris la décision d’arrêter d’être prof. On avait déjà fait des remixes et, en octobre 1996, le label Source voulait nous proposer un contrat. Je n’avais plus vraiment d’argent, je venais d’avoir un enfant, j’étais un peu tendu. De septembre 1996 à mars 1997, j’enregistrais rue Burq avec Nicolas les maquettes du futur Moon Safari. Côté matériel, on avait un 8 pistes digital Fostex D80, un Atari 1040 ST et un sampler S1000. Toutes les sections rythmiques et certaines basses étaient consignées dans ce sampler. On travaillait aussi sur une table de mixage pourrie Eurodesk, une sous-Mackie qui était, à l'époque, la référence. Et puis, cela n’aboutissait pas vraiment…"

Nouvel élan à 30 kilomètres de Paris

" On s’est alors délocalisé dans un studio loué à Saint-Nom la Bretèche en pleine forêt. Cela nous a beaucoup aidé, c’était à 30 bornes de Paris, personne ne nous dérangeait, il n’y avait pas de téléphone. On s’y rendait le matin et on revenait tard le soir. On jouait toute la journée dans cet ancien studio d’enregistrement. L’acoustique y était superbe.Ces escapades ne nous empêchaient pas de continuer à enregistrer chez Nicolas avec son matériel. Un Fender Rhodes, un Minimoog, une Space Echo Roland RE100, une orgue Korg et un Wurlitzer. Je dois avouer que ces choix ont été déterminants. Nos maquettes devenaient plus abouties. En juin 1997, nous sommes allés au studio Gang (situé au cœur de Paris) pendant deux semaines pour finir le travail...

Essais, cafouillages, échecs...

" On essaie des choses, Nicolas propose un rythme, je pose des accords dessus, on enregistre. Une partie est bien, l’autre moins. D’échecs en échecs, il se dégage une trame. En bâtissant des maquettes, on arrive à des points de rupture. On se dit : « tiens le morceau est là ». On extrait un riff par exemple et on le fait évoluer. Ce ne sont que cafouillages et essais. Pour Moon Safari, on voulait quelque chose de chaud. L’instrumentation de cet album est en fait très liée à Stevie Wonder et notamment l’utilisation du clavinet. On avait vu, sur ses disques, les crédits et Nicolas avait acheté les mêmes instruments. Je possédais un MS20 depuis 1990 que je m’étais procuré à la Caverne des Particuliers, un magasin d’occasion à Versailles. A cette époque, les claviers analogiques, genre Yamaha DX7, c’était la « loose ». Tout le monde voulait basculer vers le digital. De fil en aiguille, les maquettes se sont étoffées, on a incorporé beaucoup de voix..."

 

La Femme d’argent

" Un morceau très long à faire. On voulait sampler de l’orchestre, on a pris une suite de 4 accords de Brahms qu’on a mis à l’envers. J’ai recréé des accords de Rhodes dessus. Il y avait aussi un autre sample de rythmes déniché sur un vinyle amené par un ami. On a coordonné les 3 et on est partis en impro avec des claviers en essayant de dégager une structure. Nicolas a enregistré la basse, absolument géniale, et puis plusieurs phases de sons de Solina et de solos de Moog. D’abord solos et sèches, puis une espèce de No man’s land qui débouche sur une grosse montée orgasmique. On a trainé ce morceau sur une année jusqu’au mix. Et il y a un solo d’orgue très jazz, cassé, border line, qui a été fait par un ami (Eric Regert, ndlr)..."

 

 

Sexy Boy

"J’avais chanté sur la maquette de Sexy Boy, mais je n’étais pas satisfait de ma voix. Sur le refrain, cela sonnait un peu faux et plat. Ce n’est qu’en arrivant au studio Gang que j’ai rechanté dans de​​​​​s bons micros et en repassant ma voix dans la cabine Leslie, j’ai trouvé la texture sonore. Nicolas était un fervent défenseur de morceaux instrumentaux, moi je voulais faire des chansons. J’ai remporté la victoire sur Sexy Boy. J’aime cette phrase que m’avait lancé Sébastien Tellier : « Les grands professionnels flirtent sur la vague de l’amateurisme ». Ces voix presque anormales avec un accent Français donnent finalement de l’originalité. Pour rendre les choses accessibles, il faut comprendre comment cela est fait et cela titille la curiosité des gens. Si c’est inaccessible, ce n’est pas attirant. Les tubes comportent toujours ce mélange de bancal et de frais. Et il y a ce paradoxe touchant dans Sexy Boy. La puissance littéraire du titre ne faisait aucun doute sur son potentiel en single...

"Le tabou du charme masculin..."

...Il n’y a pas vraiment de message. Les paroles ont été écrites en 5 minutes en regardant un défilé de mode. En fait, c’est le tabou du charme masculin. Et finalement, c’est un thème très « French Touch », cette épopée de fêtes comme Respect avec le mouvement Gay associé à la House Music et la techno. Sexy Boy est un morceau un peu « gay-friendly » qui explose les codes, un morceau symptomatique du début des années 2000 où les gays s’affirment. C’est aussi un titre sur la perfection de la jeunesse, de se sentir bien dans son corps. Un thème d’habitude très féminin"

Un singe pour héros

"C'est Nathalie Noennec de Source qui nous a présenté Mike Mills, le futur réalisateur du clip Sexy Boy. Nous avons alors découvert ses œuvres, notamment la photo d'un chimpanzé sur fond blanc. On a accroché sur ce visuel.  En prenant un café avec lui, je lui ai confié que ce serait génial de mélanger animation et séquences réelles. J’avais gardé le souvenir de ce dessin animé avec des chats (Waldo Kitty, ndlr) qui passait l’après-midi dans l’émission Les Visiteurs du Mercredi de Christophe Izard. On a demandé à Mike de travailler sur un projet avec cet animal. Il est parti acheter un singe en peluche dans un magasin de souvenirs. Par association d’idées, singe - New York - Moon Safari - dessin animé - vraie vie - King Kong - buildings, le scénario du  clip est apparu. On a donc tourné en noir et blanc à l’O.N.U et dans Central Park. "

All I Need

" La voix est celle de Beth Hirsh, une voisine du 18e arrondissement qui habitait une rue au-dessus de la rue Burq. C’est Marc Collin qui nous l’a présentée. Il possédait des maquettes d’elle. On adorait son grain de voix. Un jour, elle est venue avec sa guitare acoustique et a chanté Gabrielle, un super morceau qui était sur son album. On lui a donné une cassette, la partie de guitare et la programmation rythmique et on a enregistré avec sa voix, rue Burq, puis on a finalisé le tout en studio. Au départ All I Need était un morceau instrumental avec l’intro des Professionnels (présent sur le EP Premiers Symptômes). On adorait le riff de guitare de ce morceau, mais on trouvait que c’était trop court. On lui a ainsi redonné vie. "

Talisman

" Ce titre a été enregistré en 3 heures. J’ai improvisé un riff sur le Wurlitzer que j’ai joué 4 fois. De son côté, Nicolas a confectionné un rythme. Pour la deuxième partie de ce morceau, on a d’abord reconstitué la tonalité des violons avec des orgues. Plus tard, on va finalement enregistrer le titre avec de vraies cordes à Abbey Road, à Londres ". 

Ce matin-là

"Patrick Woodcock, un instrumentiste, a joué de la guitare sur ce morceau. D’ailleurs, sa partition était inspirée de celle de la B.O du film Macadam Cowboy (1969) de John Schlesinger. Ce morceau me rappelait la campagne quand j’étais petit, le café le matin et le plancher de la maison qui craquait. D’ailleurs, mon père avait une vieille maison dans les Ardennes et j’adorais y aller. Une expérience dingue".

New Star In The Sky

" Un morceau passé par des phases incroyables. Au début, il y a avait une TB 303 dessus. Il y avait aussi une partie rapide un refrain dark au vocodeur. Avant de tout refaire, on a gardé les paroles et les harmonies que l'on a disposées en accords très lents. Ce morceau a été profondément transformé pour donner quelque chose de planant".

De Mars à la Lune

" J’avais fait une liste de mots que j’aimais bien. J’avais lu Les Chroniques martiennes de Ray Bradbury, des hommes du futur qui reviennent dans le passé pour faire un safari, donc, et tuer les dinosaures. Mais ils n’ont le droit d’aller que dans une seule direction pour ne pas modifier le futur. Sauf que cela ne va pas bien se passer. Et puis après par association d’idée, Mars Safari, Moon Safari. J’ai envoyé plein de combinaisons dont Safari Moon à Marc Tessier du Cros, à l’époque directeur de Source ".

" Label " histoire

"Moon Safari devait être signé sur Mo’Wax, le label de James Lavelle qui avait déjà sorti nos EP. Mo’Wax était un label branché qui éditait des supers vinyles. En octobre 1997, une fois Moon Safari mixé, on part à Londres lui faire écouter. Lui et son équipe sont littéralement conquis. La session d’écoute terminée, James Lavelle reste en haut, on descend de l’immeuble accompagné de son assistant, son bras droit. Il nous raccompagne au taxi et nous dit : « Moon Safari est un super album, mais Mo’Wax est en faillite. Si vous le sortez chez nous, cela ne marchera pas et je tiens à vous le dire ». Du coup, on a laissé trainé la sortie. Daft Punk sortait Homework en 1997, ça a cartonné. Orla Lee, une commerciale de Virgin Londres, qui vivait ses belles années avec les Spice Girls ou The Verve, a convaincu son boss que Air allait prendre de l’ampleur et qu’il fallait mettre le paquet. Elle s’est arrangée avec Philippe Ascoli pour que l’on soit « priorité internationale ». On a fait 6 mois de promo et 6 mois de clips. On est notamment allés voir Mike Mills à New York où on a tourné Sexy Boy en plein mois de décembre. Il faisait super froid..."

 Moon Safari... et après ?

"Quand Moon Safari est sorti, cela a fait « poum ! ». Sauf que je ne m'en suis pas rendu compte car nous étions tout le temps en promo, de 9h du matin jusqu’à 18h à travers des pays comme la Hollande, les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai appris à parler Anglais. Nous étions comme des VRP qui défendaient leur projet. Je n’en pouvais plus. On ne faisait plus de musique. J’étais à la limite du pétage de plombs. C’était très violent. Puis on s’est mis à réfléchir sur le Live. On a rencontré Beck à Los Angeles. On a décidé de faire une tournée avec ses musiciens. Il était très motivé. Cela a donné un second souffle à Moon Safari. On est passé à un "Air" plus normalisé. C'était "la fin de nos débuts". On s’est rendu compte du succès de Air quand on se voyait à la télé ou dans les journaux. On se dit presque : « ce n’est pas normal ». J’avais déjà la sensation que c’était bien de sortir un album qui marche, mais que la carrière suive, c’était autre chose. Je pensais à l’avenir. Moon Safari, c’était bien, mais j’avais tellement d’autres idées. Je voulais aller beaucoup plus loin..."

Galaxies lunaires

" Dans Moon Safari, il y avait plein de gens qui gravitaient autour de nous. Nous étions une bande de potes influents. Par exemple, Marc Teissier de Source nous faisait écouter le premier album de Money Mark (Mark's Keyboard Repair sorti en 1995 chez Mo'Wax, ndlr), avec plein de claviers analogiques et de solo d’orgues. Cela nous a débridé. Ce côté "culture du vintage" dans le son qui était très tendance à l’époque en Angleterre et que l’on retrouve dans Moon Safari. Pour le solo de La Femme d'argent, on écoutait beaucoup de vinyles anglais des années 70 qui ressortaient avec des solos de Jazz et de Moog, de Funk. Et bien sûr, la French Touch... On connaissait Marc Colin, Etienne de Crécy ou Alex Gopher qui utilisaient les mêmes machines que nous, notamment la Talk Box et le Vocoder utilisés sur Sexy Boy ou Remember. Les Daft Punk aussi qui l’ont utilisé sur Around The World. Nous étions tous animés par un seul mot d'ordre : la détermination. « On est parisiens, on n’a pas fait de disques, mais on va cartonner ! ». Ce côté battant nous plaisait. Philippe Zdar, qui traînait toujours au Studio Plus XXX, était lui aussi très motivé. Mais, contrairement à eux, nous ne souhaitions pas faire de la House Music, tout simplement parce que nous n'étions pas bons dans ce domaine. Nous manquions de spontanéité. Quand on a écouté Homework des Daft Punk, Pansoul de Motorbass ou les productions de la Funk Mob (ancêtre de Cassius, ndlr), c’était une telle claque qu’on s’est dit : on laisse tomber, cela ne sert à rien. Pourtant, on a fait des tentatives. Et finalement, Kelly Watch The Stars et Sexy Boy, procédaient un peu de cette démarche ".

Interview T.G